Les vertus insoupçonnées de la colère

vertus insoupçonnées colère
Article publié le
Mis à jour le

Ces derniers mois, j’ai accumulé pas mal de maux qui, si l’on s’intéresse à la signification psycho-émotionnelle des symptômes et maladies (et c’est mon cas), pointaient systématiquement vers la présence de colère. « C’est surprenant, me disais-je alors que j’étais clouée au lit par la grippe, parce que je ne me mets jamais en colère. »

Je crois que c’est là que deux fils se sont touchés dans mon cerveau, et que j’ai réalisé qu’en effet, la colère était une émotion que je ressentais très rarement. Et que les règles douloureuses, la grippe, l’acné toujours pas complètement partie à 30 ans, les algies vasculaires de la face… Tout ça venait sans doute me signifier qu’il y avait un truc à regarder de plus près avec la colère.

La colère, cette émotion inconnue ou presque

Dans ma vie, j’ai moult exemples de situations où il aurait été plus que logique de ressentir et d’exprimer de la colère… Et où il s’est rien passé pour moi. Rien. Niet. Que tchi.

  • La fois où un mec qui me collait au cul depuis 10 minutes m’est rentré dedans et a plié ma voiture ? À quoi ça sert de s’énerver, ce qui est fait est fait, remplissons le constat d’accident en adultes responsables. Même pas une réflexion sur sa conduite oppressante et dangereuse, pas de demande d’aide pour sortir ma voiture de là, rien. Signez ici, merci de pas vous être énervé.
  • La fois où ma responsable m’a hurlé dessus parce que j’avais oublié ma bouteille d’eau dans la réserve ? Je suis restée pétrifiée : si je l’encourageais d’une façon ou d’une autre, j’avais trop peur que sa fureur fasse exploser la boutique et que l’onde de choc rase Paris de la carte (en gros).
  • La fois où mon ex-copain m’a descendue parce que je gâchais les vacances avec mon mal de ventre (j’avais une poussée de Crohn) ? Oh, j’avais bien envie de le buter, mais je me suis abstenue parce que je n’avais pas envie de gâcher encore plus les vacances (oui, j’en étais là).
  • Etc., etc., etc.

Et puis il y a aussi toutes les fois où je me suis mise en colère… À retardement. Quelqu’un me piquait mon siège, ou disait quelque chose qui me blessait… Et je ne réagissais pas. À l’intérieur, il y avait comme une sidération. 5 minutes après, je fulminais en repassant dans ma tête les 14 façons dont j’aurais pu l’envoyer chier. (Avec ou sans gants, premier ou second degré, calmement ou brusquement, option insultes ou communication non violente ?)

La colère ? À quoi ça sert ?

Peut-être qu’à ce stade de ta lecture tu te dis : « Où est le problème ? La colère ça sert à rien, c’est une émotion négative, destructrice, ça entretient de la haine… »

Sauf que non. La colère, comme absolument toutes les émotions, « sert » à quelque chose. La colère est une réaction normale et naturelle au fait qu’on vienne piétiner nos limites et toucher à nos valeurs fondamentales.

L’apparition de la colère est un message très clair : je n’ai pas respecté (ou fait respecter) mes besoins / limites / valeurs fondamentales.

Si tu ne ressens jamais de colère, c’est soit que RIEN ne vient JAMAIS bafouer tes limites ou entrer en contradiction avec tes valeurs (j’émets un doute), soit que comme moi, tu l’as tellement bien censurée que tu ne sais même plus trop ce que c’est, la colère, ni à quoi ça peut bien servir.

L’interdit social de la colère

J’observe dans mes coachings et autour de moi que beaucoup, beaucoup de gens ont le réflexe inconscient de mettre un couvercle sur leur colère. Sans doute la majorité des gens en fait. Socialement c’est méga tabou, surtout quand elle est exprimée par une femme (bouuuuuh l’hystérique). Alors dès l’enfance, on nous demande de réfréner notre colère.

Et ça marche.

Ça marche un peu trop bien en fait. Et ça crée deux grands types de problèmes.

Le premier, c’est que quand je déconnecte le signal d’alarme naturel qui m’informe que mes besoins ne sont pas respectés, eh bien… Je ne les respecte pas. Je ne les fais pas respecter non plus. Je ne les reconnais pas, je n’ai même pas conscience de ces besoins-là. Ce qui est une autoroute pour vivre de la frustration, du mal-être, de l’insécurité, de l’amertume… Sans comprendre d’où ça vient, pourquoi les gens sont tous des cons, et comment ça se fait que je me sente aussi mal dans ma vie alors que j’ai tout pour être heureux·se ? Imagine comment ça impacte ta vie, et quels effets à l’échelle d’une société.

Et le second, c’est que même si la colère est censurée, elle est bien là, à tourner en rond et chercher désespérément la sortie dans les profondeurs de notre inconscient. Tant qu’elle n’est pas reconnue, vécue et donc libérée, elle peut soit s’accumuler jusqu’à l’explosion, soit être retournée contre soi (oh hello perfectionnisme, on en reparlera dans un prochain billet…).

Pour reprendre la phrase d’Aurélie, qui m’a coachée sur ce sujet : « La colère rentrée, c’est comme des coups de hache dans l’estime de soi ». Quand elle l’a dit, j’ai pu sentir dans chacune de mes cellules à quel point c’était vrai, combien je suis constamment en colère après moi-même de pas m’être respectée, d’avoir fait une erreur, d’être trop ceci ou pas assez cela… Et remercier mon corps pour toutes les invitations qu’il m’envoie à exprimer ma colère quand elle est là, plutôt que de m’en servir pour me poignarder consciencieusement.

Oui mais comment exprimer la colère ?

La première étape, c’est bien sûr de remettre de la conscience sur ça : tant que je ne sais pas que j’ai inconsciemment banni la colère de ma vie, je ne peux rien y changer. Et ensuite, eh bien… C’est de la réinviter, l’expérimenter, la découvrir. S’autoriser à l’exprimer, même si c’est maladroit, brusque, faiblard, ou que sais-je.

Je me suis amusée à m’engueuler pour de faux avec mon mec, chanter des chansons vénères, tenir un journal de tout ce qui me rend dingue et en tartiner des tonnes dedans. Pas pour me complaire dans la colère, mais au contraire, pour que les émotions refoulées trouvent une porte de sortie (une sorte de « envole toi, petit papillon ! »).

J’ai aussi observé toutes les négociations qui s’engagent à l’intérieur de moi quand la colère pointe le bout de son nez (« tu vas la vexer », « c’est pas normal que ça t’énerve comme ça, tu devrais d’abord regarder chez toi », « est-ce que ça va pas te coûter en énergie ? », « ça va servir à rien à part envenimer les choses », etc.). Et c’est juste DINGUE, toutes les excuses que je peux me trouver pour la museler, basées sur des fantasmes de la-colère-destructrice-qui-ravage-tout-sur-son-passage.

À ce sujet, je crois que si on est si nombreux·ses à être coincé·es de la colère, c’est aussi parce qu’on confond l’émotion avec son expression bruyante (et théâtrale). Si c’est ton cas, je te rassure : pas besoin de vociférer et de devenir tout violet avec une grosse veine qui palpite, ni d’envoyer les 24 pièces du service de mariage à travers la pièce pour exprimer sa colère. Incroyable mais vrai, on peut se contenter de dire : « Je suis en colère ». Ou même de poser son besoin à base de « c’est pas OK pour moi », « je ne suis pas d’accord », « j’ai besoin de ça », etc.

Colère et amour de soi

Plus je fais l’expérience d’exprimer que je suis contrariée en temps réel (et pas en différé), plus je sens grandir l’amour que j’ai pour moi-même. Parce que je prends soin de mes propres besoins, je pose mes limites et ne laisse personne les franchir, je reconnais et honore mes valeurs (et j’accepte que l’autre en fasse autant). C’est délicieux de goûter à ça, plutôt qu’aux histoires que je me racontais sur la colère, qui me maintenaient dans la frustration, la basse estime de moi-même, des relations pas totalement authentiques…

Je n’aurais jamais imaginé que derrière la colère se cachait autant d’amour. Je me réjouis de continuer sur ce chemin. Et toi, qu’est-ce que tu retires de ce partage ?

Lire aussi :
📄 J’ai vu un psy pendant des années (et c’était génial)
📄 Le Travail qui relie : ressentir son lien au vivant, retrouver l’énergie d’agir

11 Responses

  1. Melyssa dit :

    Wahou ! Merci pour cet article ! Je me reconnais tellement. J’ai l’impression de ne jamais avoir ressenti de la colère, car je croyais jusqu’à il y a peu que la colère, s’était de « sortir de ses gonds »… Et puis j’ai découvert que la colère pouvait aussi simplement être « lorsque ce n’est pas ok ». Et depuis je suis beaucoup plus attentive à cela. Je fais l’exercice d’exprimer mes besoins, au moins intérieurement.
    Merci pour tes mots qui me permettent de mettre toute cette réflexion, ce bout de parcours, au claire 🙂

  2. Caroline dit :

    Merci pour cet article dans lequel je me reconnais tant ! Tellement difficile d’exprimer cette émotion car je me sens incapable de « me mettre tout rouge en colère et hurler que ça ne va pas » et que pour moi a colère c’est ça effectivement. Et que quand j’en arrive à ce moment critique c’est qu’il y en a de la colère accumulé, et en général je finis pas pleurer et m’énerver contre moi de ne pas m’être respectée. Ca me rappelle aussi, ma psy qui m’avait demandé de lister les choses contre lesquels je ressentais de la colère et que.. je n’ai rien trouvé. Alors merci pour cet article, je vais travailler tout ça.

  3. Cymbi dit :

    Oohh… Les mots limpides qui font mouche ! J’avais gardé dans ma tête le titre de cet article en me disant « tiens je le lirai prochainement je crois que cela va me parler, moi qui ne me mets jamais en colère, qui suis très zen et calme… »
    Et ce soir je suis rentrée chez moi avec une émotion que je n’arrivais pas à cerner. Pas certaine mais j’avais l’impression d’être en colère contre moi même.
    Et là… Tilt! L’article d’Anaelle sur la colère, je vais le lire ! C’est bien ça, la sensation que mes besoins n’ont pas été respectés, mes limites franchies. Voilà une belle découverte pour quelqu’un qui n’a pas eu l’habitude de tenir compte de ses besoins et a fait passer ceux des autres avant.
    La découverte d’une belle émotion que je vais dorénavant m’autoriser à ressentir, nommer, exprimer, et qui va me faire beaucoup de bien.
    Merci, merci Anaelle pour ce bel article.

  4. Lucile dit :

    Tiens, tiens, ça me rappelle la question d’une kinésiologue : « Vous n’auriez pas une colère non exprimée en vous ? » Moi : « Euh, je ne vois pas… » Bon, bah on va aller creuser, alors, et relâcher la bête. Merci, Anaëlle, de nous rappeler qu’on a le droit de la vivre et de la nommer, cette fichue colère !

  5. Coco dit :

    Merci pour cet article, il résonne tellement en moi j’ai fini en larmes ! Je vais essayer de faire un peu plus attention à cette colère pour en faire une amie plutôt qu’une ennemie

  6. Cha dit :

    Bonjour, il y a le livre Grosse colère et la couleur des émotions qui sont très bien pour les jeunes enfants.

  7. Melissa dit :

    Merci pour cet article, vraiment. Moi qui ai ressenti ce sentiment de colère depuis mon plus jeune âge, et qui a toujours du mal a le refreiner, ca me fait du bien d’entendre quelqu’un me dire qu’il est valide, et que je devrais même l’exprimer plus souvent. Il y a pas mal de choses qui me mettent en rogne et j’ai tendance a le montrer, surtout a mes proches. Mais on me dit qu’il faut que je me calme, qu’il y a pas de raison de me mettre dans des états pareils. On me renvoi ma colère au visage, en me faisant comprendre que j’ai un problème et je culpabilise tellement après…

  8. christine dit :

    Grand merci pour votre article, il tombe a point nommé !

  9. Je suis une accompagnante en hypnose et je dis souvent à mes accompagné·e·s que la colère est une de mes émotions préférées, tellement je la trouve touchante et importante. Pour moi, c’est l’émotion de l’affirmation de soi. J’ai d’ailleurs écrit un article à ce sujet : « Réhabilitons la colère ! » sur mon blog : https://elsacouteiller.com/rehabilitons-la-colere/ Je suis également maman et je trouve que c’est très dur de trouver des livres pour enfants pour les aider justement à s’approprier cette émotion en particulier sans les contraindre au « ne sois pas en colère, ne dérange pas avec ta colère, contiens ta colère. » En tout cas, merci pour cet article ! Et personnellement, moi je parle à ma colère, je la personnifie et on discute ensemble.

  10. Valériane dit :

    Très intéressant ! Ce que j’aime faire pour évacuer la colère c’est par exemple : courir, crier dans mes coussins, danser librement, écrire, pleurer…

    • hlw dit :

      Le bien-être que vous décrivez – qui résulte ce que vous appelez l’expression de votre colère – ressemble plutôt à l’expression de votre propre désir.
      Je m’explique :
      Se taire (donc ne pas exprimer sa colère) – c’est être en permanence dans le désir de l’autre.
      Exprimer sa colère c’est aussi exprimer son désir propre… un fabuleux signe de reconnaissance à l’égard de soi-même et qui bien sûr renforce l’estime de soi.
      Puis c’est un cercle vertueux : l’estime de soi renforce l’idée que l’on a le droit d’avoir des désirs propres – de ne pas toujours être dans le désir de l’autre.
      C’est un peu quitter l’enfance… cette période de dépendance affective ou certains.es plus que d’autres collent au désir des parents pour s’assurer de conserver leur amour.

      C’est d’ailleurs pour ça que l’après colère des enfants (la grosse grosse colère toute rouge!) est si douloureuse pour eux – tout en étant indispensable:

      À la fois la nécessité pour grandir d’exprimer ses propres besoins – ses propres désirs…
      Et à la fois la peur de perdre l’amour de l’être aimé en exprimant ses propres désirs…

      C’est dur la culture :-))

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 Partages
Partagez
Enregistrer
Tweetez
Partagez