Le projet Cigéo et l’affreuse complexité des choses

projet cigéo

Quand j’ai reçu l’invitation par mail, les yeux me sont sortis de la tête. Visiter le laboratoire de Bure qui étudie le projet Cigéo, à savoir le stockage des déchets radioactifs en couche géologique profonde ? On peut dire que ça change des cosmétiques bio. Ma première réaction a été aussi catégorique qu’épidermique : No way. Pas question de me laisser courtiser par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

Pourtant, une petite voix dans ma tête a commencé à me susurrer que si l’Andra communique, je ne suis pas obligée de me limiter à cette seule source. Puis elle m’a dit que je n’aurais pas 36 occasions d’aller visiter Bure et de comprendre ce qu’est le projet Cigéo.

Bref, elle a dit : « Vas-y. » Et voilà comment je me suis retrouvée dans un train pour la Meuse. (En étant plusieurs dans ma tête, donc.)

Direction le laboratoire de Bure

Régulièrement, l’Andra invite des « influenceurs » à découvrir le très controversé projet Cigéo. Nous sommes six au départ de Paris, accompagnés par un des responsables de la communication. La visite de Bure vise à éclaircir les questions liées au stockage des déchets, et à permettre au grand public de se faire une idée précise des enjeux, sans être otage du débat « pour ou contre le nucléaire. »

Bien sûr, nous n’aurons ce jour-là que le point de vue de l’Andra. Mais n’est-ce pas un point de départ comme un autre pour approfondir le sujet ?

laboratoire bure meuse
What’s uuuuuup, Bure ?

Il faut bien admettre que dans tous les cas, les déchets sont là. Et ils ne disparaîtront pas tout seuls. Il faut donc trouver une solution… Qui sera forcément dangereuse, compte tenu de la nature des déchets.

Très vite, la question est posée : avec tous les moyens alloués (2 milliards d’euros à ce jour), cautionner le projet Cigéo, n’est-ce pas cautionner la poursuite dans la voie du nucléaire ?

Pas d’après notre guide, responsable de  : « Nous avons plusieurs scénarios, explique-t-il, dont un de sortie du nucléaire. L’exploitation des centrales et le stockage des déchets dangereux sont deux sujets distincts. » Certes. Je vois mal des anti-nucléaires travailler à Bure, mais je saisis l’idée.

Pendant l’heure que dure le trajet, la conversation va bon train (vous l’avez ???) Les autres invités sont des youtubeurs, blogueurs ou rédacteurs scientifiques. Il y a aussi un prospectiviste, et puis… Moi. La dernière fois que j’ai vu un tableau de Mendeleïev, c’était en seconde. Autant vous dire que j’ai un peu nagé, parfois.

Qu’est-ce que le projet Cigéo d’enfouissement des déchets radioactifs ?

D’abord, le projet Cigéo, c’est quoi ? Thomas, vulgarisateur qui officie sur la chaîne YouTube La Tronche en Biais, a publié un résumé de notre visite qui explique bien mieux que je ne pourrais jamais le faire les aspects scientifiques et techniques de ce projet.

Pour en savoir plus : Faut-il enfouir nos déchets radioactifs ?

En résumé, Cigéo, c’est la recherche d’une solution « sûre » et définitive pour la gestion des déchets radioactifs les plus dangereux. Après 15 ans de recherche, c’est la voie du stockage géologique profond qui est retenue. Les indésirables seront entreposés dans des galeries souterraines, creusées dans une roche argileuse vieille de 160 millions d’années, dont les propriétés limiteraient la migration de la radioactivité. Aussi, le temps qu’elle remonte à la surface – si elle remontait à la surface -, elle ne serait pas plus importante que la radioactivité naturelle.

Voilà pour la théorie, car personnellement, quand on parle en milliers voire en millions d’années, j’ai du mal à me persuader que rien ne pourrait mal se passer.

Aujourd’hui, ces déchets radioactifs sont mélangés à du verre en fusion et coulés dans de grandes bouteilles en métal. Pour le transport, celles-ci seront placées dans des conteneurs en béton et en acier, conçus pour résister à tous les chocs possibles, qui seront acheminés par voie ferrée jusqu’au site d’enfouissement. Quelles que soient les innombrables précautions prises, il est indéniable que le transport est l’une des étapes les plus dangereuses…

Le laboratoire souterrain de Bure, un réseau de galeries situé à 500 mètres sous terre, a initialement été creusé pour étudier la faisabilité du stockage géologique profond. Celui-ci étant aujourd’hui validé, l’Andra y poursuit diverses expérimentations. Le site censé accueillir les déchets nucléaires n’est pas encore construit : les travaux commenceront au plus tôt en 2022, si l’Andra reçoit les autorisations qui lui manquent pour le faire.

Tant que l’enfouissement n’est pas terminé (c’est-à-dire pas avant 2150), il est théoriquement possible d’arrêter le projet. C’est la fameuse réversibilité, pensée pour ne pas mettre les générations futures devant le fait accompli. À la fin de l’exploitation, l’installation sera scellée, et les déchets ne seront plus accessibles. La réversibilité a donc une date limite.

colis déchets radioactifs
Des exemples de colis de déchets radioactifs

En attendant une solution viable, les colis de déchets sont entreposés sur leur site de production, à La Hague, Marcoule, Cadarache et Valduc. Pourquoi n’y restent-ils pas ? Le risque de contamination est trop important. D’autres options ont été écartées, comme les envoyer dans l’espace, les jeter dans un volcan ou les planquer sous la mer.

Voyage au centre de la Terre (ou presque)

Après une matinée à écouter les explications sur le projet et poser 1 000 questions, notre  groupe descend enfin sous terre.

On nous équipe comme pour aller faire péter un astéroïde : chaussures de sécurité, casque, dispositif de géolocalisation et réserve d’oxygène. (Quoi, ce serait un peu light pour Armageddon ?) L’ascenseur met 7 (longues) minutes à descendre à 500 mètres sous terre : le tunnel est si long qu’on n’en voit pas le bout. Ni d’en haut, ni d’en bas. Claustrophobes et sujets au vertige s’abstenir.

visite du laboratoire de bure
Notre groupe parcourant les galeries souterraines du laboratoire de Bure

Quoi qu’on pense du projet Cigéo, il faut bien admettre que c’est impressionnant. Tout ce qui se trouve en bas a été descendu par une petite cage à matériel. Y compris Jacqueline, le tunnelier de 180 tonnes qui a creusé les galeries souterraines de 6 mètres de diamètre. Et qui a nécessité 150 aller-retour de l’ascenseur pour arriver sous terre en pièces détachées.

Si je suis bien incapable de juger des dimensions scientifiques et techniques du projet, se croire capables d’imaginer tous les scénarios possibles à une échelle de plusieurs milliers, millions, centaines de millions d’années me paraît bien vaniteux. Personne au Japon n’avait imaginé Fukushima… Et pourtant, c’est arrivé.

Sans oublier que… Nous ne savons rien de la société dans un siècle. Ni même de celle dans 20 ans. Faut-il rappeler qu’il y a 75 ans, nous étions encore en guerre ?

Que disent les opposants au projet Cigéo ?

greenpeace stop projet cigéo

Si le choix du site de Bure résulte d’une candidature du département, les opposants au projet sont nombreux, aussi bien en Meuse/Haute-Marne qu’ailleurs. Certains ont acheté une maison dans le village de Bure, où vous pouvez les rencontrer.

Après ma visite, j’ai évidemment lu quelques articles sur le sujet. Dans un billet intitulé « Pourquoi le projet Cigéo à Bure doit être stoppé », Greenpeace expose ses principaux arguments :

  • Les déchets nucléaire à moyenne et haute activité resteront dangereux pendant des milliers d’années, c’est pourquoi il est nécessaire de les contrôler en permanence (ce qui n’est évidemment plus possible après fermeture de Cigéo). D’après l’ONG, les expériences d’enfouissement menées en Allemagne et ailleurs se sont révélées coûteuses et dommageables pour l’environnement. Bref, rien ne nous assure que ça se passera bien.
  • La question de la réversibilité n’est pas résolue et ne le sera pas. Ressortir les déchets radioactifs de l’installation prendra un temps fou… Et ce ne sera de toute façon plus possible après l’exploitation du site. Aussi, nous ne laissons pas le choix aux générations futures qui devront assumer les conséquences d’un projet aux nombreuses inconnues.
  • Aucun débat serein ne peut-être mené sur la gestion des déchets radioactifs, sans la décision préalable de sortir du nucléaire au plus vite.

Pour Greenpeace, il faut stocker ces déchets sur leur site de production, en subsurface, ce qui éviterait le transport de matières hautement radioactives. L’ONG rappelle toutefois qu’il n’y a « aucune bonne solution pour le moment »… D’où l’urgence absolue d’arrêter de produire des déchets, en sortant du nucléaire au plus vite.

La réalité est toujours plus complexe qu’elle n’y paraît

Ce long billet pour vous dire quoi ?

On a vite fait d’avoir des opinions arrêtées sur des sujets dont on ne connaît rien, ou si peu, alors qu’ils sont incroyablement complexes.

Une énergie dangereuse… Mais qui n’émet pas de CO2

Le nucléaire, nous, qui sommes ici aujourd’hui, ne l’avons pas choisi. Il fait peser des risques sur notre pays, risques qui vont croissant avec le vieillissement des centrales. Nous craignons un accident nucléaire, nous craignons le comportement de déchets qui sont là pour plusieurs millions d’années, les nombreuses variables qui pourraient tout faire foirer. Ça parait logique.

Mais le nucléaire, c’est aussi ce qui permet aujourd’hui à la France de limiter ses émissions de CO2. En attendant un déploiement à grande échelle des énergies renouvelables, c’est notre principal outil de lutte contre le changement climatique. C’est pour ces raisons, et beaucoup d’autres que nous ne connaissons probablement pas, que le sujet est si complexe.

Éducation et transparence, conditions sine qua non d’un vrai débat démocratique

Ça ne veut pas dire qu’on ne peut rien dire, penser ou faire. Bien sûr, le devenir de ces déchets devrait être un choix démocratique, un choix de société. Mais comment savoir quoi en faire, quelle politique énergétique engager, quand nous n’avons aucune connaissance technique dessus, et quand le débat politique rase systématiquement les pâquerettes ?

Je crois au pouvoir de l’information (la vraie, celle qui vient de différentes sources), de l’éducation, et à celui du dialogue entre tous les domaines et toutes les disciplines. Nos choix énergétiques sont des sujets scientifiques, économiques, sociétaux, culturels. Ils doivent être abordés dans toutes ces dimensions.

bure enfouissement déchets nucléaires

J’ai écouté les explications de l’Andra avec attention. Je crois au sérieux et à l’honnêteté de ceux dont le travail est de chercher des solutions, même si celles-ci peuvent nous inquiéter, nous déplaire. Même si in fine on n’est pas d’accord.

Je ne suis pas en train de vous dire si vous devriez adhérer ou non au projet Cigéo, et plus largement au nucléaire. Je laisse à chacun le soin de se faire sa propre opinion. Pour ma part, je ne crois pas qu’on puisse prévoir quoi que ce soit sur de telles échelles de temps, encore moins quand le facteur humain entre en compte. Même si l’Andra multiplie les scénarios prospectifs, y compris et surtout les plus catastrophiques.

Visiter le laboratoire de Bure en Meuse/Haute-Marne… et vous faire votre idée

 

Pour les motivés (et pour ceux qui se seraient perdus entre la Meuse et la Haute-Marne), l’espace technologique est librement accessible tous les après-midi de l’année.

L’Andra propose des visites guidées à 14h30 les samedi et dimanche ainsi que tous les jours de l’été : on vous présentera la gestion des déchets nucléaires en France, le projet Cigéo, l’espace technologique. Pour parcourir les galeries souterraines, il faudra s’inscrire sur une liste d’attente : l’Andra vous contactera pour une visite.

Voilà, vous savez tout ce que je sais. De mon côté, je vous prépare un article sur les meilleures façons de réduire sa consommation d’énergie, car à mon sens, c’est bien là le premier enjeu de la transition énergétique.

 

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4 commentaires

  1. Muriel Répondre

    Bonjour, ravie de découvrir votre blog ! J’ai visité par hasard cet été le visiatome près d Avignon qui est sur le même sujet et je me sens très proche de ce que vous exprimez dans votre article depuis. Pas facile de trancher et d avoir une opinion toute faite quand on va au bout de la question ! Et parfaitement d’accord sur la nécessité de commencer par réduire notre consommation énergétique, option indispensable à mon avis avant toute recherche d énergie durable… Hâte de lire vos prochains articles et bonne continuation.

    • Anaelle Auteur de l’articleRépondre

      J’ai un article en chantier sur les économies d’énergie, il faudrait que j’avance ! Merci pour votre retour encourageant, et à très vite j’espère.

  2. SY20 Répondre

    Ah si j’en crois la toute fin de l’article, tu pourras nous parler de l’action de longue haleine entreprise par négaWatt !

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