Blogueuse, c’est un vrai métier ? Oui !

métier blogueuse
Temps de lecture : 6 minutes

Qui mieux qu’Isabelle Camus pour vous parler du métier de blogueuse ? À Bordeaux, on la connaît sous le nom de Serial Blogueuse. Oui, bloguer, c’est sa passion, mais aussi (et surtout) son travail, son job, son dur, son gagne-pain. Parce qu’elle écrit depuis plus de dix ans sur tout ce qui lui plaît – au point d’en faire son métier – j’ai voulu discuter avec elle de ce travail à plein temps qu’est l’animation d’un blog. Car à l’heure du tout-gratuit, il est grand temps de remettre les points sur les « i ». Oui, blogueuse, c’est un métier. Et ce n’est pas le moins compliqué. Entretien autour d’un thé bio, surveillées par Clifton, le chat d’Isabelle 🐈.

De correspondante locale à… Serial Blogueuse

Isabelle Camus est une sorte d’institution locale à Bordeaux. Pas parce qu’elle est inerte, non… Mais parce qu’elle est incontournable ! Vendeuse dans des librairies et magasins de produits culturels, elle devient correspondante locale pour le journal Sud-Ouest en 2005. Aux Chartrons où elle a ses quartiers, elle couvre toute l’actualité.

blogueuse à vélo
À vélo, qu’il pleuve ou qu’il vente.

À force de documenter la vie locale et de sillonner Bordeaux à vélo, elle se constitue un formidable carnet d’adresses. Son blog Chartrons’ Place to Be engendre My Global Bordeaux, un média qui s’ouvre à l’actualité de la ville tout entière. Elle y ajoute bientôt Jugeote, « une aventure collective » où elle partage ses coups de cœur culturels. « J’ai aussi créé What a Biotiful World pour avoir un espace à moi sur une niche porteuse, le bio. » 

La voici donc avec plusieurs blogs à animer de front. Une situation qui devient vite compliquée.

« Je m’épuisais à gérer trois blogs en même temps : j’ai donc rassemblé ces trois univers différents sur un même site, Serial Blogueuse. Je veux que mes lecteurs trouvent toutes mes identités au même endroit. »

Blogueuse, oui c’est un métier !

logo serial blogueuse métier
©Livio Fania de Selenox

Aujourd’hui, à la tête de ce « blog éclectique 3 en 1 qui parle de culture, d’écologie et de quartiers », elle revendique pleinement sa profession : blogueuse. Une « sorte de néo-journaliste », « beaucoup plus subjective », mais avec « les mêmes exigences en termes de qualité d’écriture » dit-elle. Comment en est-elle arrivée à ce métier ?

« Je me suis autofinancée pendant des années. En clair, je puisais dans mes économies pour pouvoir faire ce que j’aimais – parler des autres. J’ai lancé Chartrons’ Place to Be quand j’en ai eu marre de ne pas être payée. »

Le tabou de la blogueuse rémunérée ? Elle s’en fout. Isabelle assume son choix professionnel :

« Mon métier, c’est de parler des autres. Donc si je veux continuer, il faut que je gagne ma vie. Et j’ai encore moins de scrupules, en sachant tout le travail que ça implique. L’article n’est que la partie émergée de l’iceberg. »

Pour chaque post, il lui faut rencontrer ceux dont elle va parler, se déplacer, prendre des photos, rédiger, mettre en forme, promouvoir et partager l’article sur tous ses réseaux sociaux, répondre aux commentaires… Avec un rythme effréné d’une publication par jour, c’est un sacré boulot. Sans parler de tout le travail de fond inhérent à la vie d’un blog : l’animation de ses pages, l’optimisation pour le référencement naturel…

Parfois, elle fait aussi appel à des photographes ou à d’autres rédacteurs à qui elle ouvre ses colonnes, assumant alors le rôle de rédactrice en chef. « Un blog, c’est tout un écosystème » résume Isabelle.

Se lancer comme blogueuse freelance

Je partage le même constat, même si animer La Révolution des Tortues n’est pas mon métier. Isabelle, de son côté, le revendique : « Je me fais payer pour écrire : c’est mon modèle économique, j’ai un statut de freelance pour ça. »

Comme elle rédige et publie elle-même ses contenus, elle jouit d’une grande liberté dans le choix de ses sujets. « Je suis mon propre média et ma propre marque. » Sa touche personnelle, c’est le partage de ses coups de cœur avec sa communauté, qu’elle a constituée au fil des années.

« Le fait d’avoir été correspondante m’a donné mes entrées partout : je connais beaucoup d’écosystèmes différents à Bordeaux, j’ai une très bonne connaissance du tissu local. »

Oui, plus de 10 ans d’expérience dans le journalisme puis le blogging ont créé les conditions de son succès actuel. Grâce à ce carnet d’adresses bien fourni, Isabelle avoue n’avoir jamais eu de problèmes de légitimité : les Bordelais connaissent sa plume, son énergie et son enthousiasme communicatif. Son assurance, elle l’attribue aussi à son âge – Isabelle est née en 1960.

Et sa renommée n’est pas que locale : cycliste invétérée, elle a été contactée par l’entreprise parisienne Cyclofix pour écrire un article sur cette start-up qui répare des vélos. Et oui, elle a été rémunérée pour ça. Les publicités se paient partout, pourquoi pas sur les blogs ? Isabelle ne revendique pas une quelconque objectivité journalistique. Mais le lecteur peut être sûr que ce qu’elle promeut lui a sincèrement plu. En clair, tout est « testé et approuvé » !

profession blogueuse
Mon sac aussi a été testé et approuvé par Clifton.

À ce moment de notre échange, je pense aux journaux gratuits qui font payer ceux qu’ils mentionnent. En d’autres termes, on déguise une publicité en article soi-disant objectif… Alors que le journaliste ne s’est parfois même pas déplacé. Pas très déontologique tout ça. Et si le tout-gratuit n’était tout simplement pas viable ?

Un blog, c’est comme une bonne bouteille de vin bio

La métaphore qui va bien, Isabelle l’a trouvée :

« Un blog, c’est comme une bonne bouteille de vin bio : les gens ne voient que l’étiquette, sans songer à la masse de travail, d’exigence et d’amour qu’il y a derrière… »

blog travail
Du coup, ça se débouche un blog ?

Oui, d’amour, elle l’a dit ! Or justement, on ne voit le plus souvent que le côté « paillettes » de son métier de blogueuse : « Comme c’est agréable, on croit que je ne travaille pas vraiment, ou bien en dilettante. Pourtant, je ne compte pas mes heures. »

C’est vrai que le travail est souvent associé à la souffrance, surtout en France, lui fais-je remarquer. « C’est une morale très judéo-chrétienne », déplore Isabelle. « Parce qu’ils aiment bloguer, beaucoup se disent qu’ils ne devraient pas se faire payer pour ça… Les protestants ont un rapport beaucoup plus simple à l’argent » constate-t-elle.

De son côté, elle s’est affranchie de toute gêne : « Moi, je me fous que des gens aient des thunes : si ce qu’ils en font est bien, tant mieux ! » rigole-t-elle. Avant d’ajouter : « L’argent permet de faire circuler l’énergie, de concrétiser des projets, de te faire plaisir, d’aider les autres… C’est chouette, en somme ! »

Ce dialogue franc et ouvert est rafraîchissant, à l’heure où il faudrait presque s’excuser ou taire le fait d’être payée pour son travail.

Le tabou de la rémunération, un problème… très féminin

Beaucoup de blogueuses n’assument pas d’être payées, notamment vis-à-vis de leur communauté. J’ai pu le constater en interrogeant certaines d’entre elles pour un article dans Rue89 Bordeaux : la plupart ont refusé de parler rémunération, et les quelques autres ont témoigné anonymement.

blogueuse rémunérée
Et pouf, un partenariat.

Il est vrai qu’elles sont souvent décriées lorsqu’elles sont rémunérées. Pourtant, les articles qui ont le plus de succès sont généralement ceux qui proposent des lots à gagner ou des codes de réduction ! Or ces partenariats, comment les obtiennent-elles ? Sans doute comme Marie a eu Jésus… Schizophrénie du lecteur.

Oui, les Français supportent mal l’enrichissement d’autrui. Pourtant, dans le cas de blogueuses, les montants sont loin d’être indécents, quand on sait le nombre d’heures qu’elles consacrent à leur site.

D’ailleurs, les blogueurs ne sont pas confrontés à ces problèmes… Ou pas dans les mêmes proportions.

« Les femmes ne se sentent pas suffisamment légitimes, elles n’accordent pas assez de valeur à leur travail : il faut qu’elles se déconditionnent ! C’est pour ça que j’ai créé la rubrique « Ovaire the rainbow », pour parler de ces sujets. »

En clair : il est temps que les blogueuses prennent conscience de la valeur de leur travail !

Vivre d’amour et de likes ?

Comme beaucoup de blogueuses, Isabelle croule sous les demandes de marques, d’entreprises, de proches ou de connaissances.

« Je suis sollicitée tous les jours, parce que j’ai du réseau et que des gens veulent que je relaie telle ou telle chose. C’est délicat de dire non. Parfois, tu ne sais pas comment dire « je t’aime bien, mais je ne peux pas dire oui à tout ». »

Il le faut, pourtant. Sinon, elle passerait son temps à rendre service et donner… Sans être rémunérée. Et donc sans pouvoir payer son loyer, acheter des livres ou manger les produits bio qu’elle affectionne. « On trouve normal de payer un paquet de cigarettes, pourquoi pas un article ? » s’étonne Isabelle.

Du coup, son amie Tiana lui a fait un dessin, ou plus exactement une facilitation graphique pour expliquer tout ça en douceur, et avec humour.

métier serial blogueuse
La facilitation graphique de Tiana (cliquez pour agrandir).

En interrogeant Isabelle, je mesure le décalage entre l’idée que s’en font les lecteurs, et la réalité du métier de blogueuse.

« Je bataille sur le fait d’être dans un échange : que les gens dont je parle partagent, likent, laissent des avis… Ma survie dépend directement de ma visibilité. Quand on est connu, les gens s’imaginent qu’on n’a besoin de rien. Or ce n’est pas vrai du tout : l’audience se travaille tous les jours. »

Blogueuse, un métier tout sauf facile

Bref, blogueuse, c’est un travail, et pas des moindres. Les tendances et les technologies évoluent tellement vite qu’il est parfois difficile de rester à la page : « Au niveau des réseaux sociaux, je m’auto-forme en permanence… Je ne sais pas si je le fais bien, je fais ça un peu en freestyle ! » rigole Isabelle.

Les évolutions des algorithmes de Facebook et d’Instagram ne lui facilitent pas la tâche : « Au début c’était beaucoup plus simple, il y avait beaucoup plus de visibilité pour les articles partagés… »

Quelques jours après notre entretien, elle me rappelle pour me partager une réflexion : 

« Le métier de blogueuse est assez solitaire, finalement. Tu parles à plein de gens mais pour toutes les questions liées à l’exercice de ta profession, tu es toute seule. C’est pourquoi il est important de bien s’entourer, avec des gens à la compétence avérée : développeurs, photographes… »

Je ne peux qu’acquiescer à cette remarque. Surtout après la lecture d’un article de Gala’s Blog où elle témoignait de ses hésitations à poursuivre son travail de blogueuse. Même si un nombre croissant d’agences, de plateformes ou de sites proposent des accompagnements ou des formations pour apprendre à bloguer… Dans ce métier, le modèle reste à inventer.

Et comme si ça ne suffisait pas, Isabelle est en train de créer une plateforme dédiée au bio et baptisée La Référence Bio, écrit pour le webzine Un Air de Bordeaux et tient depuis peu des chroniques régulières sur France 3 Nouvelle-Aquitaine, dans l’émission 9h50 le matin

Et la Tortue, dans tout ça ?

Moi, où j’en suis ? Bien que j’y consacre un grand nombre d’heures, je ne gagne pas ma vie avec ce blog. J’ai espoir d’en tirer bientôt quelques revenus, avec un peu d’affiliation pour des marques bio et engagées. Peut-être qu’un jour, j’écrirai des billets rémunérés (ce sera indiqué). Ça me permettrait d’y consacrer plus de temps et d’énergie, pour vous proposer des articles toujours plus fouillés.

Oh. Et au cas où vous vous poseriez la question, je n’ai pas été payée pour cet article 😉

Merci à Isabelle pour ce bel échange, et à l’assistant-chat pour sa présence ronronnante 🐱.

 

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7 commentaires

  1. Margot Répondre

    Il faut faire tomber tous ces préjugés à propos du blogging et de l’argent ! Il faut faire bouger la France ! Et c’est en parlant et avec ce genre d’articles que nous y arriverons ! Merci, merci, merci !
    Margot
    https://www.bloomers.eco

  2. laura Répondre

    Très bon article qui brise les tabous avec du pep’s, de l’humour et de la vie ! Vous dépotez !

  3. Serial blogueuse Répondre

    C’est vraiment bon d’avoir une vue d’ensemble des choses et de faire reset ! Merci de m’avoir permis de le faire à travers cet article dans ton blog, où je suis très heureuse d’être présente Anaelle !

  4. Aurélie Haure Répondre

    Merci pour cet article, je ne comprends pas pourquoi en faire un tabou sur la rémunération. La passion c’est bien mais il faut pouvoir un jour en vivre, car l’amour et l’eau fraîche ne suffisent pas (oui oui).

    • Anaelle Auteur de l’articleRépondre

      Merci Aurélie ! J’espère que d’autres s’en rendront compte en lisant l’article 🙂

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